Vendredi 26 mars 2010 5 26 /03 /Mars /2010 15:20

jpg_pakman-roi-du-maroc.jpgPendant que nos médias occidentaux se délectent à regarder dans le caleçon des prêtres et à vouloir impliquer Benoît XVI dans les affaires de pédophilie dans l’Eglise, les persécutions anti-chrétiennes continuent dans le monde. L’Aide à l’Eglise en Détresse nous le rappelait fort opportunément mercredi soir, en organisant sa 2e Nuit des Témoins à Saint-Sulpice (vidéos à venir bientôt sur le site de l’AED). Le Pakistan, toujours lui, est revenu dans cette triste actualité avec un fait divers particulièrement atroce qui n’a guère fait la Une de vos journaux. Je voudrais revenir dans ce billet sur la situation des chrétiens au Maghreb, plus précisément au Maroc, et surtout (que voulez-vous, c’est mon dada) sur la façon dont la presse française a traité l’événement.

Ou plutôt, sur la façon dont la presse française n’a pas traité l’événement.

En effet il n’y a guère que Famille Chrétienne qui se soit penchée (un peu) sur l’affaire des protestants évangéliques expulsés du Maroc pour « prosélytisme ». Courrier International y consacre quelques lignes et l’AFP donne la version à charge (comme souvent dès qu’il s’agit de christianisme).

Je vous cite cette dépêche de l’AFP du 9 mars dernier en intégralité :

De nombreux missionnaires étrangers, accusés de prosélytisme chrétien dans le Moyen-Atlas (centre), ont été "dernièrement" expulsés du Maroc, a annoncé lundi soir le ministère marocain de l'Intérieur dans un communiqué.
Le ministère n'a précisé ni le nombre de ces missionnaires, ni leur identité. Mais une source informée, interrogée par l'AFP, les a chiffrés à "une vingtaine de personnes, originaires en particulier d'Europe".
"Parmi les expulsés, figurent 16 personnes, résidents et dirigeants d'un orphelinat situé dans la commune de Aïn Leuh" (province d'Ifrane), selon le ministère.
Les personnes mises en cause, selon la même source, "mettaient à profit l'indigence de quelques familles et ciblaient leurs enfants mineurs qu'ils prenaient en charge, en violation des procédures en vigueur en matière de kafala (adoption) des enfants abandonnés ou orphelins".
La mesure d'expulsion s'inscrit dans le cadre de la "lutte menée contre les tentatives de propagation du crédo évangéliste, visant à ébranler la foi des musulmans", a poursuivi le ministère, soulignant que le Maroc a agi "conformément aux dispositions légales en vigueur, pour la préservation des valeurs religieuses et spirituelles du royaume".
"Sous couvert d'actions de bienfaisance, ce groupe s'adonnait également à des activités de prosélytisme visant des enfants en bas âge, n'ayant pas plus de dix ans", a encore indiqué le ministère, notant que dans le cadre de l'enquête ordonnée par le parquet général, des centaines de prospectus et de CD ont été saisis.

Soyons juste avec l’AFP : si elle a repris à la ligne près la position des autorités marocaines, elle n’est pas allée jusqu’à relayer les rumeurs les plus folles qui courent sur les chrétiens, rumeurs relayées par la quasi-totalité d’une presse locale aux ordres du gouvernement (le Maroc est classé 106esur 169 pour la liberté de la presse selon Reporters sans Frontières),  à une notable exception près, sur laquelle nous reviendrons plus tard.

 Voici par exemple le dossier que l’on peut trouver dans les colonnes de L’Observateur du Maroc , hebdo CSP+++ qui se présente comme « un journal de référence, dédié à l'élite engagée en faveur de la modernité, de la démocratie, de l'intégration à l'économie internationale, de l'extension des libertés publiques et individuelles ", et privilégiant l'enquête et les analyses » :

Le papier est signé du rédacteur en chef de l’hebdomadaire, signe de son sérieux. Je ne vous mets pas son article en intégralité, vous pouvez cliquer là pour le lire. Mais résumons : les chrétiens expulsés se sont attaqués à des enfants sans défense, ont enfreint la loi sur le prosélytisme qui est une très bonne loi, et attaquer la loi c’est attaquer le Roi, et à cause d’eux les ONG vont avoir du mal à bosser, etc.

A la suite de cet éditorial, vient une enquête. Et pas n’importe quelle enquête : on a dépêché sur place un envoyé spécial qui commence par donner la parole à l’imam local, lequel accuse les chrétiens qui géraient l’orphelinat Village of Hope d’avoir encouragé les prostituées locales à tomber enceintes afin de recueillir et de baptiser les enfants. Ensuite, on explique les vraies raisons des 4 conversions d’adultes recensées à Aïn Leuh : l’un pour avoir de jolies fringues et un portable, l’autre parce que pasteur, c’est mieux que maçon, le troisième pour pouvoir émigrer tranquillos en France, et le quatrième on sait pas, mais ça doit pas être bien jojo. Puis on nous explique que selon l’imam-mais-pas-que-lui-d’autres-gens-du-village-sont-témoins, ces affreux chrétiens (qui faisaient enseigner l’islam aux orphelins, comme le veut la loi) racontaient aux enfants que Jésus offre des cadeaux et que Mahomet les vole. Et refusaient que les gens du village adressent la parole aux inconnus. Bouh les affreux.

Vous me direz, c’est pas tellement étonnant, la presse au Maroc est aux ordres, le régime durcit depuis 2009 sa répression envers toute contestation, comme d’habitude les chrétiens sont désignés comme responsables de tout ce qui va mal dans le pays, bref, rien de neuf sous le soleil.

Là où ça devient un poil plus bizarre, c’est qu’ici en France on n’évoque pas cette histoire. Et c’est plutôt étonnant : les journalistes adorent les évangéliques d’habitude. Il n’y a qu’à voir le Nouvel Observateur, qui les met régulièrement en Une avec des beaux titres bien flippants, L’Express qui les compare aux islamistes, etc., etc.  Comment expliquer que mes confrères des grands médias aient loupé une occasion pareille ?

Première raison : on est en train d’essayer de faire la peau à Benoît XVI, on peut pas tout faire, là on a notre quota de christo-bashing. Il y a sans doute un peu de ça.

Deuxième raison : et si nos journalistes français avaient des intérêts dans la presse marocaine ?

Ce serait drôle non ? Imaginons un instant que plusieurs journalistes français, qui ont des postes important au Point, à l’Express, à Libération, à Rue89, qui seraient estampillés de ce côté-ci de la Méditerranée « spécialistes du Maghreb », écrivent dans le journal marocain dont je vous parle dans ce billet. Imaginons que du coup, ces braves confrères se retrouvent un peu gênés aux entournures pour critiquer ici une politique que leurs employeurs de là-bas soutiennent. Fiction me direz-vous ?

Pas tant que ça. Voici les noms.

Dominique Lagarde, grand reporter à l’Express.

Mireille Duteil, rédactrice en chef adjointe au Point.

José Garçon, journaliste à Libération et Rue89.

 

Ils composent la rédaction de L’Observateur du Maroc depuis son lancement en 2002, avec Naïm Kamal, conseiller à la direction de L’Opinion, un journal proche du parti nationaliste et monarchiste Istiqlal.

Sans commentaires.

 Je préfère vous donner à lire l’éditorial sur ce sujet d’un grand journaliste, le créateur du seul journal marocain réellement indépendant, un journal qui malgré les intimidations, les procès et les amendes pour « atteinte aux bonnes mœurs et au respect dû à la monarchie », continue d’écrire librement. Un exemple pour la presse française. Voici la fin de son article:

"Quant à l’expulsion manu militari de présumés contrevenants à la loi, sans qu’on leur laisse la moindre chance de s’expliquer devant la justice, c’est une nouvelle pierre ajoutée à cette montagne de preuves, face à laquelle même les plus diplomates des “amis du Maroc” (dont l’ambassadeur des Etats-Unis) ne parviennent plus à rester silencieux : chaque jour, notre pays s’éloigne un peu plus de l’Etat de droit. Chaque jour, il écorne un peu plus son image, déjà largement surfaite, de “pays d’ouverture et de tolérance”. A cause d’un calcul politique aussi méprisable que dangereux (contrer les intégristes en les doublant sur leur terrain), l’Etat marocain est en train de nous plonger dans les ténèbres - en détruisant au passage la vie d’orphelins innocents. C’est honteux, c’est misérable… et c’est effrayant !"

 

Par Nystagmus - Publié dans : Eglise universelle
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Dimanche 21 mars 2010 7 21 /03 /Mars /2010 18:54

medium_Benoit_XVI.jpgLa revue de presse que l’on peut commencer à effectuer sur la réception de la Lettre pastorale de Benoît XVI aux catholiques d’Irlande, en France et en Europe, est assez convenue : la déception est partout. Pédophilie : des victimes irlandaises déçues par la lettre du Pape, titre ainsi France-Info. Le papier de Hervé Amauric reprend les propos de la directrice générale de l’association One in Four, une association d’aide aux victimes d’abus sexuels.  Face à la pédophilie, le pape privilégie les réponses spirituelles, accuse le titre du Monde, avant de livrer un papier de Stéphanie Le Bars en revanche plutôt équilibré. Pédophilie : la lettre du Pape n’a pas calmé les esprits, annonce Euronews. Et les autres journaux de décliner le thème : Pédophilie : les victimes déçues pour le Figaro ; Abus sexuels : les « paroles pieuses » du Pape déçoivent pour le Républicain Lorrain, « Accueil glacial pour la lettre du Pape » pour Vosges Matin. Et les citations de victimes se suivent et se ressemblent : elles sont déçues, choquées, mécontentes, blessées, etc. Tous ces propos ont bien été tenus, pas de doute, on peut le vérifier dans la presse irlandaise. Mais lorsqu’on lit la fameuse lettre (disponible un peu partout, notamment sur le site de la Conférence des évêques de France), on peut s’étonner d’une telle unanimité de réactions et se dire qu’une fois de plus, ce pauvre Benoît a raté son objectif dans les grandes largeurs. Car de deux choses l’une : soit le monde entier d’un côté et les victimes irlandaises de l’autre n’ont pas lu la même missive, soit les choses sont légèrement plus complexes que ne le rapporte la presse française.

En effet, ne sont rapportées par nos journaux (qui se basent tous, peu ou prou, sur la même dépêche de l’AFP) que les réactions négatives des victimes ou de leurs associations. Or, si l’on prend le temps de vérifier toutes les interviews données ici ou là par les représentants de ces associations, la vue d’ensemble est nettement plus nuancée.

Il y a d’abord les victimes qui sont si blessées qu’aucune parole, aucun geste ne peut les apaiser. Comment ne pas les comprendre ? Si mon identité avait été détruite aussi profondément par  des gens qui avaient tout pouvoir sur moi, sans qu’aucune des institutions chargées de me protéger, police, justice, église, n’ait levé le petit doigt pour faire cesser cela, il est probable que je hurlerais également.

 Parmi ces personnes, il y a Christine Buckley, présidente du Aisleen Centre. Avant même la publication de la lettre, elle avait annoncé qu’elle n’attendait rien de celle-ci et que le pape allait certainement donner indirectement des leçons aux victimes ("I'm expecting absolutely nothing... I think it will be a lecture to us, indirectly."). Une fois la lettre parue, elle dit simplement vouloir rencontrer le pape en présence de la nonne qui l’a violentée. "Je veux que celle qui a abusé de moi soit là. Je veux qu'il entende en sa présence ce qu'elle a fait et comment elle a presque détruit ma vie." Elle est citée dans la dépêche AFP qui sert de base à plusieurs commentaires de nos journaux.

Il y a Andrew Madden, qui récuse l’idée même que cette lettre soit le début de quelque processus que ce soit, pour qui ce n’est qu’un moyen de « gagner du temps et de noyer le poisson » (« buying time, moving things out »), et qui appelle à la démission de Benoît XVI.

Il y a Maeve Lewis, de l’association One in Four, très citée dans les journaux français. La teneur de ses propos est correctement traduite dans Vosges Matin (qui s’inspire là encore de l’AFP), nous reprenons donc leur version : « Maeve Lewis relève " l'absence d'excuses, qui est douloureuse à l'extrême" : " Les victimes espéraient une reconnaissance de la manière outrageante dont elles ont été traitées."  " Le pape a manqué une occasion de s'expliquer sur la politique délibérée de l'Église catholique au plus haut niveau pour protéger les délinquants sexuels", a-t-elle accusé, déplorant qu'il " néglige le rôle du Vatican et refuse encore d'admettre l'évidence." »

Il y a Mary Collins, de Dublin, qui déplore que le Pape et la hiérarchie catholique « voient encore tout à travers le droit canon », et qu’elle voulait demander au Pape ce que le droit canonique avait à voir avec  Jésus et l’Eglise qu’il a fondée. « Je voudrais lui demander pourquoi l’Eglise catholique ne peut pas revenir au véritable message évangélique. » Et si elle salue le fait que les instances de l’Eglise se voient ordonner de coopérer , elle regrette qu’il ne soit « aucunement fait mention des directives du Vatican qui auraient couvert les affaires ».

Il y a Paddy Doyle, auteur de The God Squad, qui est dans le même registre en disant que s’il rencontre Benoît XVI, il n’y aura « ni génuflexion ni baiser à l’anneau de Pierre. Cette lettre est insuffisante car le Pape ne plaide pas coupable ».

On perçoit à travers la violence des propos à quel point ces personnes sont brisées, au point d’évoquer une conspiration vaticane du silence. Si elles avaient Dieu sous la main, elles exigeraient sa démission. Et une fois encore, comment ne pas comprendre, comment ne pas brûler de colère et de chagrin avec elles. Là n’est pas la question. En revanche, certaines de ces victimes, et c’est le propre de la douleur, ont une perception de la réalité qui ne correspond pas aux faits. Je pointe là les mots de Maeve Lewis qui dit que la lettre papale ne contient pas d’excuses. Il suffit de la lire pour admettre que ce n’est pas la réalité : « Aux victimes d'abus et à leurs familles, vous avez terriblement souffert et j'en suis vraiment désolé. Je sais que rien ne peut effacer le mal que vous avez supporté. Votre confiance a été trahie, et votre dignité a été violée. Beaucoup d'entre vous, alors que vous étiez suffisamment courageux pour parler de ce qui vous était arrivé, ont fait l'expérience que personne ne vous écoutait. Ceux d'entre vous qui ont subi des abus dans les collèges doivent avoir ressenti qu'il n'y avait pas moyen d'échapper à leur souffrance. Il est compréhensible que vous trouviez difficile de pardonner ou de vous réconcilier avec l'Eglise. En son nom, je vous exprime ouvertement la honte et le remord que nous éprouvons tous. »

Or la dépêche de l’AFP, en citant les propos de Maeve Lewis sans renvoyer au texte du pape, semble accréditer l’idée que la missive papale ne contient pas d’excuses. Mais il y a plus grave, car après tout, le texte de la Lettre du pape est suffisamment diffusé sur Internet pour que l'on puisse se faire sa propre opinion, pourvu que l'on en ait la curiosité bien sûr. 

 

En effet, d’autres victimes ont reçu la lettre différemment. Et de cela, il n’est fait mention nulle part dans la presse française.

Le Dublin Rape Crisis Centre s’est exprimé en ces termes : « Cette lettre est un acte décisif, écrit en toute honnêteté et transparence, qui pourrait rétablir le respect et la bonne volonté du peuple irlandais envers l'église catholique ». Se félicitant de la lettre, ces associations ont déclaré qu’elle contenait des excuses très tardives (mais) extrêmement émouvantes ».

L’ISOCA (Irish Survivors of Child Abuse) a réagi de son côté par la voix de son président, John Kelly, en disant que la lettre contient « une reconnaissance sans ambiguité du fait que l’Eglise catholique irlandaise a péché de la façon la plus grave envers les enfants durant des années » ("an unambiguous acknowledgement that the Irish Catholic church sinned most grievously against the young over many decades").  Dans la dépêche de l’AFP, seules les parties les plus dures envers la lettre de la réaction de Kelly sont mentionnées, pas un mot des paroles que je viens de vous citer.

Patrick Walsh, de ISA (Irish Survivors of Abuse) parle, lui, d’une lettre « sans précédent » qui contient « beaucoup de choses encourageantes » (the letter was "unprecedented" and there was much about it that he found "encouraging"). Il ajoute : « Il y a énormément d'appel à la prière, comme vous l’attendez bien sûr d'un homme dont le fonds de commerce est précisément la prière. Le contexte est bien sûr inapproprié, puisque c’est une lettre pastorale dont les seuls destinataires sont des catholiques pratiquants. Mais je coupe court à tout cela et ce que je vois ici est un document historique très important, sans précédent dans l'histoire du Saint-Siège, absolument sans précédent ».

 

Triste monde que celui dépeint dans nos médias, où les rôles sont distribués une fois pour toutes. Les mots du pape sont forcément insuffisants, les victimes sont forcément déçues. Les rôles sont figés, la nuance n’existe pas. Il y a encore une chose qui m’interroge, dans la façon qu’a eue la presse française de traiter de la lettre de Benoît XVI : c’est la course à l’échalote dans le choix des titres. L’article de Stéphanie Le Bars, dans Le Monde, est tout à fait honnête. Pourquoi dès lors titrer que le pape « privilégie les réponses spirituelles », alors que le corps de l’article nuance de beaucoup les choses ? Le Figaro fait la même chose. Lisez le lien hypertexte qui renvoie à l’article « Pédophilie : les victimes déçues ». Originellement, le titre de cet article était « Pédophilie, les victimes réservées » (http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2010/03/20/97001-20100320FILWWW00416-pedophilie-les-victimes-reservees.php). Ça devait manquer de saignant, « réservées ».

Par Nystagmus - Publié dans : Catholicisme
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Mercredi 17 mars 2010 3 17 /03 /Mars /2010 15:27

cestac10.jpgCette fois, c'est la gloire. C'est bien simple, ma chère grand-mère - que Dieu ait son âme - serait en train d'appeler la terre entière si elle savait que La Vie me cite. Et pas n'importe qui à La Vie: Jean Mercier lui-même. Jean Mercier, dont je lis les papiers dans La Vie depuis des années, qui fait partie de ces gens qui m’ont donné envie de faire du journalisme. Plus encore que les deux à quatre cents visiteurs par jour de ce blog (merci au passage à vous ;)), que la citation dans La Croix, l’interview à Radio Notre-Dame, cette petite citation me comble d’aise. On a les faiblesses qu’on peut.

Parlant de ce blog, Jean Mercier dit « un site très engagé dans la défense de Benoît XVI ». Et j’avoue que ça me fait tout drôle. Suis-je très engagée dans la défense de Benoît XVI ? Honnêtement je ne me suis jamais posé la question, en ces termes en tout cas. Je vais même vous faire un aveu : le jour de l’élection de ce brave Benoît, comme beaucoup de catholiques français, je n’ai pas franchement sauté de joie. Dans les couloirs de la rédaction, j’ai croisé une bénévole, la soixantaine, les larmes aux yeux, qui m’a dit dans un souffle : « C’est pas possible, pas possible… Il n’y a plus de place pour moi dans l’Eglise… » Et sans aller jusqu’à pleurer, les catholiques autour de moi serraient sacrément les fesses. Celui que l’on appelait le Panzerkardinal était pape. Un prêtre ami, que j’aime et respecte énormément, m’a appelée ce soir-là. Et il m’a dit : « Il va falloir s’accrocher désespérément à Jésus-Christ. »

Moi, au milieu de tout ça, je n’en menais pas large. Après Jean-Paul II, Benoît XVI ? Après l’athlète de Dieu, le fonctionnaire du Christ ? « C’est fini, je passe chez les protestants », entendais-je partout autour de moi. Pour ma part, j’ai ravalé ma déception en me disant : après tout, on verra.

Et on a vu. Depuis son élection, on n’a pas arrêté de voir, dirais-je même. Ratisbonne, Recife, l’Afrique, chaque fois qu’une polémique s’éteignait, une autre s’allumait. Dans ce festival de polémiques, j’étais là, derrière mon ordinateur et mon micro. Et très vite, les premiers décalages sont apparus. Entre ce que je lisais des faits et dits du pape dans les journaux, et ce que j’en savais en allant à la source, en lisant simplement les discours de Benoît XVI en entier, en prenant le temps de confronter les sources. Et oui, j’ai vu. J’ai vu deux choses. La première, c’est que les journalistes se divisent en deux camps. Ceux qui ne connaissent pas le catholicisme, et ceux qui le haïssent. Les premiers sont mille fois plus nombreux que les seconds. Et qu’ils appartiennent à la deuxième ou à la première catégorie, ces journalistes plaquent leur grille de lecture sans chercher plus loin. Et c’est vrai qu’en voyant l’océan de bêtises qui se déversait sur Benoît XVI, il a commencé à m’apparaître comme éminemment sympathique, esprit de contradiction aidant.

La deuxième, c’est que, comme le dit si joliment Emmanuel Pic dans son Blog du curé, il y aurait un « livre que nous avons tous envie d'écrire sur l'Eglise et la communication ». J’ai vu l’Eglise s’embourber dans des contradictions de communication qui me font bondir. Des trucs idiots, qui montrent simplement qu’elle ne sait pas faire – même si elle apprend un peu par la force des choses. Dernier exemple en date : les chiffres donnés par le père Federico Lombardi sur les statistiques de la pédophilie en Autriche. Plusieurs agences de presse catholiques, Zenit, Imedia, Apic, etc., ont donné le chiffre de 17 cas de pédophilie par des prêtres pour 510 dans d’autres milieux. Aussi incroyable que cela puisse paraître, le site officiel du Vatican donne, lui 150 cas au lieu de 510. Il y a inversion du 5 et du 1. Lequel des deux se goure ? Impossible de le savoir, malgré les nombreux coups de fil passés à Zenit et ailleurs. Ça ne change pas le fait que les affaires dans l’Eglise sont minoritaires sur l’ensemble des affaires de pédophilie. Mais comment nous, charbonniers de l’info, pouvons-nous travailler correctement si nous n’avons pas des chiffres fiables ?

Alors voilà. Ce blog est né de ce double regard. Un regard qui voyage d’un point à l’autre, comme un nystagmus. Qui voudrait à la fois creuser des sujets que les autres journaux oublient, et reprendre les infos données par ces journaux en faisant le travail qui n’a pas été fait. « Très engagé dans la défense du pape » ? Par la force des choses, oui, ce blog l’est. Mais je n’oublie pas – et je compte sur vous, lecteurs, pour me le rappeler – que je suis journaliste. Et catholique, pas papiste. Si l’établissement de la vérité passe par la défense du pape, soit. Si ce n’est pas le cas, j’espère ne pas devenir apologiste avant d’être journaliste.

Par Nystagmus - Publié dans : Catholicisme
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Vendredi 12 mars 2010 5 12 /03 /Mars /2010 07:12
Flenoir2.jpgSuite du procès médiatique contre l'Eglise. Chaque journal y va de son petit sondage d'opinion, "pour ou contre le célibat des prêtres?" et le lynchage se poursuit, déversant à longueur de doctes commentaires la haine du catholicisme.

Dernier épisode en date: on a trouvé un expert, un vrai, qui est d'accord avec Lémédia : Frédéric Lenoir.
Sur son statut d'expert, d'abord: il faut savoir que Frédéric Lenoir est un "expert" qui n'est pas fichu de savoir, par exemple, d'où vient le mot "protestant", expliquant le 16 juillet 2009 sur le plateau de C dans l'air que les protestants, ben ils s'appellent comme ça parce que c'est des mecs qui protestent. Bravo. Au passage, un sachet de fraises Tagada à celui qui me retrouve ce délicieux moment de télévision.

Interrogé sur Europe , il y est donc allé de toute son autorité pour expliquer que, "c'est un fait", il y a plus de pédophiles chez les catholiques que partout ailleurs. Des chiffres, des études? Ben non, puisque "c'est un fait".

Donc, des faits, en voici.

Un chercheur américain, Philip Jenkins, qui n'est pas catholique, s'est penché durant 20 ans sur le lien possible entre pédophilie et célibat consacré. Permettez-moi de citer sa conclusion, parue le 3 mars 2002 dans la Pittsburgh Post Gazette, et reprise le 11 mars par l'agence de presse Zenit, au plus fort de la tourmente américaine des scandales de pédophilie dans l'Eglise:

"Au début des années 1990, l'archidiocèse catholique de Chicago a réalisé une étude aussi courageuse qu'approfondie . L'enquête a examiné tous les prêtres qui avaient servi dans l'archidiocèse au cours des 40 dernières années, quelque 2.200 personnes, et a rouvert toutes les plaintes jamais déposées en interne contre ces hommes. Le critère appliqué n'était pas le fait que ces faits puissent être reconnus devant un tribunal, mais le simple fait selon lequel une telle accusation était probablement justifiée.

Avec un critère aussi bas, l'étude a révélé que près de 40 prêtres, environ 1,8 pour cent de l'ensemble, étaient probablement coupable de faute avec des mineurs à un moment donné dans leur carrière.[...] Et sur ces 2200 clercs, l'étude a révélé qu'un seul était pédophile (au sens psychiatrique du terme, NDLR)

[...]Mes travaux sur des cas au cours des 20 dernières années n’indiquent aucune preuve quelle qu’elle soit que les catholiques ou les autres clercs célibataires soient plus susceptibles d'être impliqués dans l'inconduite ou de mauvais traitements que les ministres de toute autre confession - ou même, que les non-clercs.[...]

Il ne s'agit pas pour moi de défendre les mauvais prêtres, ou une église pécheresse (je ne peux pas être considéré comme un apologiste catholique, puisque je ne suis même pas catholique). Mais je crains que la colère justifiée contre un petit nombre de cas horribles puisse se transformer en attaques mal ciblées contre les prêtres innocents.[...]"

D'autres faits:
-Selon une étude britannique, sur 60 cas d'abus par des ministres du culte, toutes confessions confondues, 25 sont le fait de prêtres catholiques, 35 deprotestants et d'anglicans (mariés) ;


-Selon les chiffres du Guardian, la proportion de pédophiles dans l'Eglise est rigoureusement la même que dans les autres milieux, mais quand ça se passe dans l'Eglise, les signalement fonctionnent bien mieux que dans le reste de la société;

-Le diocèse anglican de Melbourne, en Australie, a publié une étude prenant en compte une partie des cas de pédophilie par des prêtres anglicans (qui peuvent se marier) : 190 cas entre 1990 et 2008 sur la totalité des diocèses anglicans du pays.

-Allez lire cette étude, dénichée par Koztoujours, et intitulée "Sexual abuse in social context: Catholic Clergy and other professionnals". Là encore, des faits, des chiffres, du sérieux. Pas la péroraison d'un pseudo-spécialiste trop heureux d'avoir un micro sous le nez.





Par Nystagmus - Publié dans : Cathophobie
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Mercredi 10 mars 2010 3 10 /03 /Mars /2010 16:18

1849_-_Karikatur_Die_unartigen_Kinder.jpgLes chiffres sont venus, enfin. Le mastodonte ecclésial a accouché, lundi, de cette statistique : les faits reprochés et avérés en terme de pédophilie à des religieux catholiques en Autriche est de 17 cas pour un total de 127 affaires dans tous les milieux.

Cette information a été reprise dans la presse française sous des titres divers. Le Nouvelobs.com : « Abus sexuels, l’Eglise se défend difficilement », Le Monde utilise des guillemets, La Croix quant à elle publie l’intégralité de la note du père Lombardi, le directeur de la salle de presse du Vatican. Et puis… Et puis c’est tout. En revanche, vos journaux de ces deux derniers jours se gobergent des déclarations de la ministre de la Justice allemande, qui accuse l’Eglise d’étouffer les scandales, ce qui prouve qu’elle aussi a préféré lire Hans Küng que De delictis gravioribus.

Et la valse des calomnies continue. RTL : Abus sexuels, le frère du pape ne SERAIT pas impliqué (on sent là le regret profond de l’auteur de la dépêche) ; on le sait, Georg Ratzinger n’est pas considéré comme suspect par la justice allemande ; mais comme on ne sait jamais, avec les curés, etc., etc.

Au-delà du problème des journalistes cathophobes qui jubilent devant ces affaires (allez faire un tour sur la timeline de Xavier Ternisien, ancien responsable de la rubrique Religions au Monde, sur Twitter, qui balance des blagues dégueulasses avec délectation), et que j'avais déjà relevé pour Sacristains.fr, il y a un vrai problème collectif.  Il faut croire que nous sommes tous amnésiques. Que l’effet sidérant des scandales de pédophilie dans l’Eglise nous fait perdre la mémoire. Qu’aucun d’entre nous n’a lu Charles Dickens, ni entendu parler des méthodes éducatives anglo-saxonnes, ni de la « pédagogie noire » du triste Dr. Schreber. Or, les affaires de pédophilie dans l’Eglise questionnent à mon sens bien plus la façon dont l’enfant est perçu dans nos sociétés que le célibat des prêtres, cette vieille rengaine qu’on nous ressert chaque fois qu’une affaire éclot.

 

Or, et la réaction de la ministre allemande est à ce sujet exemplaire, l’Eglise est devenue un défouloir collectif. Nos sociétés laïcistes, terrorisées à l’idée de se regarder dans le miroir peu flatteur des siècles passés, ont chargé le bouc-Eglise de tous leurs travers et de toutes leurs démissions. Et le danger est grand, qu’en nous focalisant sur les péchés de l’Eglise, nous soyons tentés de refuser de regarder les nôtres. L’affaire des disparues de l’Yonne devrait pourtant nous amener à plus de prudence.

Si vous le voulez bien, laissons là les polémiques et regardons-y d’un peu plus près.

Les faits reprochés à des clercs sont, dans une très grande majorité, prescrits car ils ont eu lieu dans les années 40 à 80. C’est le cas aux Pays-bas, c’est le cas en Allemagne, c’est le cas en Suisse, c’est le cas en Autriche, et pour une part non négligeable c’est vrai en Irlande, où nous reviendrons plus tard. Cela ne rend pas ces crimes moins abominables ; il faut cependant, sous peine de passer à côté de l’affaire, regarder plus large. En effet, plusieurs questions se posent :

-       Si le catholicisme est pédophilogène, pourquoi au Maroc par exemple, les tribunaux jugent-ils chaque année en moyenne 1000 affaires de pédophilie ?, soit 17,1% des affaires de violences sur enfants ?

 

-       Y a-t-il des scandales comparables durant ces années-là dans des institutions non religieuses ?

 

Pour répondre, regardons comment la société occidentale considérait les enfants ces dernières décennies. En 1898, l’ouvrage de référence du Dr Thoinot, Attentats aux mœurs et perversions du sens génital, explique que le viol n’existe pas en-dessous de 6 ans et qu’il est rarissime en-dessous de 10 ans. En 1904, le Parlement fait voter une loi concernant « l’éducation des enfants difficiles et vicieux de l’Assistance publique ». Les faits divers d’abus sur mineurs relevés dans la presse du 20e siècle ne concernent, jusqu’aux années 70 environ, que des filles, jamais des garçons, et le plus souvent c’est le meurtre de la victime qui sert de prétexte à l’article (voir les Cahiers du Journalisme, n°17, été 2007). Pourquoi ? Parce que ça n’intéressait personne. Et il faut attendre 1960 pour qu’un radiologue américain dénonce la maltraitance des enfants en élaborant le tableau clinique de ce qui est communément appelé syndrome de Silvermann.

Entre 1930 et 1970, des centaines de milliers d’enfants, d’origine britannique ou aborigène, ont été  victimes de 6a0120a5a88f9d970b012875aa8ac9970c.pngviolences et de viols dans les foyers publics australiens. Dans les années 1963 à 1982, en France, des centaines d’enfants de l’Assistance publique ont été déportés en métropole par la DDASS de La Réunion, dans le cadre d’un programme « social » porté par Michel Debré, le père de notre Constitution. Ils y ont vécu l’enfer. Et leur recours en justice a été rejeté pour cause de prescription. Pas un de nos braves politiques n'a proposé alors que l'on étende ce délai de prescription.

Entre 1940 et les années soixante, des milliers d’enfants ont été déclarés faussement « malades mentaux » au Québec, arrachés à leurs familles et confiés à des institutions psychiatriques, dont des institutions catholiques. Ces « orphelins de Duplessis » ont subi des horreurs, certains témoignages arguant d’expérimentations médicales.

Et je ne cite pas tout, il y en aurait pour des pages et des pages.

Faut-il rappeler que la Déclaration des droits de l’enfant date de 1989 ? Faut-il rappeler la complaisance extrême de la société française envers la pédophilie, jusque dans les années 1980 ?

L’enfant n’est une personne que depuis fort peu. Il est des sociétés, dans le monde (et revoilà l’exemple marocain) où il n’est toujours pas une personne. L’Eglise catholique était de son temps. C’est dramatique, mais elle est loin d’être seule en cause. Et je salue la volonté de Benoît XVI de faire la lumière sur ces agissements. Et j’attends que la France ait le même courage, et reconnaisse la maltraitance institutionnalisée des pupilles réunionnais.

 

Le cas Irlandais, comme je le soulignais, semble avoir des particularités supplémentaires.Cette permissivité généralisée a de plus bénéficié du fait que les congrégations religieuses en cause fonctionnaient en vase clos. Dans un pays où l’instruction publique avait mis le paquet sur l’école primaire, laissant le secondaire et l’universitaire en jachère, les congrégations qui se sont créées là-bas (Sœurs puis Frères de la présentation, Frères chrétiens) fonctionnaient en autarcie totale. Le premier lien structurel entre les écoles congréganistes et autorités diocésaines ne fut créé qu’en 1965 par une Commission épiscopale de l’enseignement secondaire. Et l’on sait le danger que représente une institution, laïque ou ecclésiale, qui n’a de comptes à rendre à personne.

Comment expliquer, dès lors, que l’Eglise se retrouve seule au ban des accusés ? Sans doute d’abord parce qu’il y a, dans le crime pédophile de la part d’un prêtre, quelque chose de moralement particulièrement odieux. Egalement parce que « la déflagration est à la mesure du refoulement », comme le souligne un psychiatre. Mais aussi parce que nous sommes coincés. Nous avons collectivement pris conscience que l’enfant est une personne avec des droits. Et nous ne cessons de jeter cet enfant en pâture sexuelle (on voit aujourd’hui des gamins de 12 ans porter le baggy à mi-fesses, exposant ainsi leur intimité sans en avoir conscience à des adultes qui eux, en ont conscience). Pris entre notre soif de libéralité sexuelle et l’horreur que nous inspirent ces crimes, nous nous fixons sur la figure du prêtre pédophile, qui dans le même temps fait vœu de chasteté (quelle horreur) et viole les petits enfants (quelle horreur bis).

C’est dommage. Pendant que nous concentrons notre haine sur eux, personne ne réfléchit. Et les affaires de pédophilie ne cessent pas.
Par Nystagmus - Publié dans : Catholicisme
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