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Mardi 29 juin 2010 2 29 /06 /Juin /2010 11:24

baillon-20b.jpgIl faudra que l’on sache. Il faudra que l’on nous explique. Que l’on explique pourquoi, sur la base de quelles révélations, de quelles motivations sérieuses le juge Wim de Troy a effectué cette perquisition. Ce qui me choque, moi, ce n’est pas tant la mise en scène « hors de proportion », pour reprendre l’expression de Dirk Depover, le président de l’association pour enfants disparus et sexuellement exploités Child Focus. Oui, comme Mgr Léonard l’a souligné, « en quelques heures, l’image de l’Eglise a été ternie » - rappelons tout de même que les crimes des prêtres s’en étaient déjà chargé. Et les délires du parquet perquisitionnant les tombes à la recherche d’une preuve d’un complot propédophile de la part de l’institution ecclésiale sont somme toute bien dans l’air du temps : à l’heure du grand complot, du « on nous cache tout », de la paranoïa du N.O.M[1]., de Dan Brown considéré comme un historien fiable, il n’est pas étonnant que circulent des légendes urbaines sur des secrets planqués dans des chambres funéraires – c’est même un poncif de la littérature conspirationniste qui spécule à l’infini sur les découvertes, à Khéops ou ailleurs de chambres « de décharge », dont l’intérêt, purement architectural, n’a révélé ni Graal, ni Arche d’alliance, ni Porte des Etoiles, pas même le plus petit denier tournois tombé de la poche d’un templier venu transférer en secret le corps de Jésus dans un ashram tibétain. C’est une logique de méchant-de-film-américain : je perds du temps à expliquer pourquoi je suis méchant afin que le gentil ait le temps de se défaire de ses liens, et je me fais suer à creuser une chambre secrète dans une tombe de cardinal pour y camoufler les preuves de mes crimes plutôt que d’aller acheter pour 30€ une déchiqueteuse au BHV. Arrêtons-nous là, Koztoujours a parfaitement souligné ce point précis.

Oui, l’ambiance qui règne aujourd’hui en Occident est au catho-bashing. Au Québec, le malheureux cardinal Ouellet n’a-t-il pas plutôt émis l’hypothèse que l’on puisse proposer autre chose aux femmes en détresse que d’avorter, que les réactions les plus délirantes se sont enchaînées. Je ne prendrai qu’un exemple dans la vague médiatique de haine qui l’a aussitôt submergé : Cyberpresse a ouvert illico ses colonnes au « conseiller en promotion de la santé » Stan Shatenstein, qui nous explique doctement que l’Eglise est illogique, parce que, et je le cite, « si toute vie est sacrée, il faudrait protéger celle de chaque spermatozoïde et de chaque ovule ». Ah ! que voilà de la réflexion, de la vraie, et profonde et tout et tout, et qui bouleverse les perspectives sur le sujet.

Aux Etats-Unis, la Cour suprême refuse de reconnaître l’immunité du Saint-Siège ; en Grande-Bretagne, on peut faire la Une des journaux en clamant vouloir poursuivre Benoît XVI au TPI pour « crimes contre l’humanité » ; et la liste pourrait s’allonger à l’infini.

 

 Mais l’Eglise, qui en a vu d’autres, s’en remettra, et la réaction du n°2 du Saint-Siège, le cardinal Bertone, est excessive au possible. Je crois même profondément que tout cela aura, à plus ou moins long terme, l’effet strictement inverse. Pourquoi ? Parce que c’est lorsqu’elle est un lieu de pouvoir que l’Eglise trahit sa mission qui est d’être au service des hommes. Dans les affaires de pédophilie du clergé, qu’est-ce qui nous frappe ? Que les prêtres concernés sont, selon l’expression judiciaire consacrée, des personnes ayant autorité. L’Eglise remplit sa mission quand elle est service, pas autorité. Et peut-être que cette crise nous permettra de le redécouvrir.

 

Il n’en reste pas moins que notre affaire belge est un magnifique gâchis. Pour qui ? Oh, pas grand-monde, presque personne. De simples gens qui n’ont rien demandé à personne, ni à être violés, ni à se retrouver otages d’une campagne anti-Eglise[2]. Des hommes, des femmes comme vous et moi, devenus prétextes à vendre du papier et de l’image à foison. Des gens dont à qui l’on ne donne la parole que lorsqu’ils acceptent de livrer cette intimité dont nous sommes tenus, nous post-modernes, de nous repaître à l’infini. Je veux parler des victimes de ces abus sexuels.

Car plus lamentable encore que les tombes des cardinaux, c’est le saccage du travail de reconstruction de ces personnes qui me rend malade aujourd’hui.

Il y avait un accord entre le Ministère de la Justice belge et l’Eglise catholique. Cet accord visait, non pas à étouffer les affaires, mais à permettre aux victimes, dans le cadre d’une Commission pour le traitement des plaintes pour abus sexuels dans une relation pastorale, à laquelle participaient deux magistrats nommés par le ministère, d’être entendues sans forcément passer par un procès. Et à ceux qui hurlent que l’Eglise ne veut pas faire la vérité sur ces affaires, un seul chiffre : la Commission a reçu 475 plaintes. Vendredi, les 475 dossiers ont été confisqués par le parquet. La commission s’est donc auto-dissoute.

Imaginez un instant ce que peuvent ressentir ces 475 personnes. Placées à un moment de leur vie sous l’emprise physique ou psychologique d’un agresseur qui a assujetti leur liberté et pris le contrôle de leur corps. Les voici à nouveau privées de l’exercice de cette liberté par la justice. D’abord un corps qui ne vous appartient plus, maintenant votre libre-arbitre bafoué. C’est absolument scandaleux. Considère-t-on, au Parquet de Bruxelles, que ces personnes n’ont pas leur mot à dire ? Qu’une déferlante de procès, permettant à une justice belge de se refaire une beauté après le fiasco Dutroux, vaut mieux que d’aider ces gens à se remettre debout ? Il semble malheureusement que oui.

Je vais vous révéler quelque chose que les personnes qui accompagnent les victimes savent très bien : porter plainte n’est pas forcément une bonne chose pour la victime. Porter plainte, c’est partir pour un combat que toutes n’ont pas les forces de mener. C’est commencer par aller au commissariat. Raconter une première fois. Puis, si votre affaire n’est pas prescrite, on vous oblige (c’est la loi) à une visite médicale, même si les faits remontent à plus de quelques jours. Certains 15 ans après l’agression… Puis le parcours continue. Si vous connaissez votre agresseur, vous devrez subir une première confrontation. Si vous avez du bol, il reconnaîtra les faits ; dans le cas contraire, vous serez là, blême, devant le juge et le violeur, souvent dans la même sidération que vous avez subie durant le viol – on appelle cela, en psychologie, « l’effet d’emprise ». Il vous faut écouter les dénégations de votre violeur, essayer de tenir bon. Et quand, des mois plus tard, le procès s’ouvre, si le procès s’ouvre, c’est à nouveau raconter devant l’accusé, le juge et un jury populaire votre calvaire. Ecouter l’avocat de la défense expliquer que bon, après tout, vous l’avez peut-être un peu cherché, hein. Attendre le verdict. Un verdict qui, s’il est inférieur aux réquisitions de l’avocat général, vous laissera un goût amer toute votre vie. Et si votre agresseur est acquitté (aucun procès n’est écrit à l’avance) repartir plus détruit que jamais.

Il est bien évident que ceux et celles qui ont le courage de porter plainte doivent le faire, ne serait-ce que pour mettre hors d’état de nuire des gens dangereux. Et je les salue bien bas : ce sont des héros. Mais tout le monde n’a pas l’étoffe d’un héros. Dans les associations d’aide aux victimes, on le sait bien. Ecoutons les Chiennes de Garde :  « Pour des femmes dont le psychisme est fragilisé par le traumatisme qu’elles ont subi, toutes ces étapes du processus judiciaire sont ressenties comme autant d’agressions qui viennent s’ajouter à l’agression initiale. ». Les magistrats le savent aussi. Il n’y a pas si longtemps, lorsque la loi faisait encore la distinction, certains juges préféraient déqualifier le viol en agression sexuelle, passible alors de la correctionnelle, pour éviter aux victimes d’avoir à subir les assises. Cela partait d’un bon sentiment. Mais cela niait leur histoire.

475 dossiers. 475 personnes qui avaient délibérément choisi de s’en remettre à la Commission de l’Eglise belge. 475 victimes de nouveau niées.

Bravo, M. le juge Wim de Troy.

Osons espérer que le Parquet de Bruxelles n’entamera pas des poursuites judiciaires contre l’avis des victimes. Souhaitons que ce gâchis soit justifiable. Car, décidément, il faudra bien nous expliquer.

ADDENDUM 14h50: Confirmation de mon analyse: certaines victimes se sentent trahies par la justice et n'hésitent pas à le faire savoir: http://www.rtbf.be/info/belgique/judiciaire/eglise-et-pedophilie-en-belgique%C2%A0-des-victimes-se-sentent-piegees-232046?utm_source=twitterfeed&utm_medium=twitter



[1] Nouvel Ordre Mondial, pour ceux qui ne sont jamais allée sur nouvelordremondial.cc ou conspiration.cc

[2] Faut-il rappeler que le nom de code de la perquisition à l’archevêché de Bruxelles-Malines, était « Opération Eglise » ?

Par Nystagmus - Publié dans : Féminisme
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Jeudi 3 juin 2010 4 03 /06 /Juin /2010 20:36

l_4afa792944a5456cafa33375572e82f5-copie-3.jpgUltra-Homo vit à Lyon, France, en 2010. Une France qu’il aime et qu’il a bien du mal à reconnaître. Une France qui se sclérose, qui a peur de tout et de tous, où le nombre de jeunes homosexuels qui veulent mourir est de plus en plus grand. A qui la faute ? A l’homophobie, bien sûr.  Certes, de grands pas ont été accomplis ; la pénalisation de l’homophobie fait que les casseurs de pédé se font plus discrets. Mais il existe des bastions de haine anti-gay. Les religions, par exemple. Surtout la catholique. La laïcité, ok, pourquoi pas, mais on voit bien ce que ça donne avec les cathos. Ils lui refusent les sacrements à cause de ce qu’il est, un homosexuel. C’est intolérable. Alors bien sûr, il va dire aux journalistes que s’il a choisi le parvis de la primatiale Saint-Jean pour le kiss-in, c’est parce que c’est un lieu public. Mais avec ses amis, il se marre : ça leur fera les pieds aux cathos ! On verra s’ils restent stoïques, haïssant le péché, aimant le pécheur, comme ils disent… Oui, ce soir il y sera au kiss-in. Bravant les fous de Dieu, pour un monde meilleur.

 

Ultra-Catho vit à Lyon, en France, en 2010. Une France qu’il aime et qu’il a bien du mal à reconnaître. Une France qui a oublié ses racines chrétiennes, qui a peur de tout et de tous, où le nombre d’actes antichrétiens ne cesse d’augmenter. A qui la faute ? A la perte des valeurs, bien sûr. Certes, de grands pas ont été accomplis : de plus en plus de jeunes semblent rejeter le bazar idéologique soixante-huitard et réclamer le retour des vieilles valeurs françaises. Mais il existe  des bastions de haine anti-chrétienne. Les homosexuels, par exemple, surtout les « homosexualistes ». La tolérance, ok, pourquoi pas, mais on voit bien ce que ça donne avec les homos. Ils veulent imposer l’abolition de la différence des sexes à la société. C’est intolérable. Alors, bien, sûr, il va dire aux journalistes que s’il a choisi de défendre le parvis de la Primatiale Saint-Jean, c’est parce que c’est un lieu chrétien. Mais avec ses amis il se marre : ça leur fera les pieds aux homos ! On verra s’ils restent stoïques, tolérance pour tous, comme ils disent… Oui, ce soir il y sera au « kiss-haine ». Bravant les folles dégénérées, pour un monde meilleur.

 

Pensaient-ils vraiment, les catholiques ultras, que le fait de brandir un crucifix devant un militant gay le convertirait illico ? Croyaient-ils réellement, les gays ultras, que venir s’embrasser devant une église fera tomber les écailles des yeux du Pape qui s’empressera de célébrer un mariage homo à Saint-Pierre-de-Rome ?

Le concept d’idiot utile (qu’on appelle également la jonction des extrêmes) est toujours fascinant. Nul doute que le 18 mai dernier, c’est avec la même allégresse, la même odeur de poudre dans les narines, que Ultra-Homo et Ultra-Catho sont partis z’en guerre. Chacun d’eux persuadé de défendre les Vraies Valeurs,  de pourfendre les Vrais Dangers, ceux-qui-sont-à-nos-portes-et-que-nous-sommes-seuls-à voir. Paladins de Tolérance® d’un côté, Chevaliers de Chrétienté® de l’autre. En s’embrassant à pleine bouche devant la cathédrale Saint-Jean, qui en a vu bien d’autres, nul doute que les premiers ne se soient crus à Stonewall, et les seconds, récitant virilement le chapelet, au baptême de Clovis. Nul doute non plus qu’à l’issue de ce désolant face-à-face chacun, quel que soit son camp, est rentré chez lui la conscience nette et le sentiment du devoir accompli en bandoulière, en se disant : « Quand on voit ce qu’on voit, et qu’on entend ce qu’on entend, décidément, on a bien raison de penser ce qu’on pense ».

 

La main sur le cœur, Ultra-Homo le jure : il voulait simplement pouvoir embrasser tranquillement en public. Est-ce sa faute s’il y a justement une cathédrale là où il a innocemment demandé la permission à la Préfecture ? On aurait pu le croire si ç’avait été le cas d’un seul kiss-in. Et puis l’on compte. Un kiss-in à Paris, devant Notre-Dame. Un kiss-in à Lyon, devant Saint-Jean. Et un kiss-in à Metz, devant la cathédrale Saint-Etienne,  ce samedi. Arrêtons de jouer les bécasses : c’est bien l’Eglise catholique qui est visée. Le mouvement LGBT (qui ne représente pas, loin s’en faut, la totalité des homosexuels) flatte ici sa base de gauche anticléricale, au grand dam de certains dont Stéphane Dassé, l’ancien président de Gaylib : « il est impératif de nouer un dialogue avec les responsables religieux. Je reste convaincu qu’il existe des bonnes volontés partout et que la volonté de mieux vivre ensemble fini par l’emporter dès lors que l’on commence à se connaître et à se respecter, même si beaucoup de chemin reste à parcourir […] Je conçois parfaitement qu’il puisse être jouissif d’organiser un kiss-in devant une cathédrale, mais est-ce bien malin et responsable ? On voudrait détourner des Lgbt les catholiques susceptibles de nous aider que l’on ne s’y prendrait pas autrement. Cela n’excuse évidemment pas les violences des extrémistes catholiques aveuglés par leur endoctrinement que je condamne très fermement. »

Côté Ultra-Catho, on récuse bien évidemment toute agressivité. « On ne fait que se défendre, c’est eux qui ont commencé », etc.  Mais sur les vidéos des différentes confrontations, on voit bien la jubilation, l’Ave Maria hurlé à la gueule de l’adversaire, et ce délicieux « Sieg Heil » final dont on proteste côté catho-ultra que c’est le fait d’une minorité non-catholique « qui avait toute sa place dans le rassemblement ».

Je déteste profondément cette affaire de kiss-in. Parce que les méthodes employées d’un côté comme de l’autre puent. Parce qu’il s’agit d’occuper le terrain médiatique, de créer de toutes pièces un affrontement entre deux communautés qui auraient bien besoin de se parler davantage. Il s’agit de vouloir récupérer, d’un côté comme de l’autre, des cardinaux dont par ailleurs on ne se prive pas de dire du mal : Mgr Barbarin à ce titre est exemplaire, qui se voit cloué au pilori par les ultras pour être allé dîner avec  des francs-maçons, les mêmes déformant le sens de ses propos et faisant de son interview au Progrès une incitation à contre-manifester devant Saint-Jean. Et en face, pareil : on somme le cardinal de prendre position [1]immédiatement en désavouant, je cite, « l’absence de condamnation par le Vatican des violences commises contre les personnes homosexuelles et transsexuelles au nom de la religion catholique » (au passage, j’aimerais assez que l’on me cite une ou deux de ces violences « au nom de la religion catholique », mais passons). Le but ultime ? Forcer Mgr Barbarin à faire de la politique, un peu comme quand on essayait de forcer Jésus à se positionner (et lui répondait en dessinant sur le sol)[2]. Et faire en sorte que nul ne puisse à l’avenir se dire homosexuel sans que l’étiquette du mouvement LGBT ne lui colle à la peau, ni catholique sans que l’on y ajoute immédiatement « facho ». En cela, j’ai beaucoup aimé la prise de position courageuse des frères Pouzin, du groupe Glorious, ainsi que celle de Jean-Baptiste Maillard, qui tentent de rappeler quelques évidences. Je rêve que d’autres voix s’élèvent en disant : « Assez de ce cirque ! »

Mais il en faudra plus pour que le cycle commencé s’arrête. On peut s’attendre à un kiss-in tous les samedis devant chaque cathédrale de France.  Ce samedi, c’est Metz. Et tous les diocèses seront touchés. Et l’on verra partout les mêmes agités ravis de trouver en face d’eux le nécessaire ennemi qui valide leur engagement. Et l’amalgame continuera. Les violences aussi.  Avec peut-être – et déjà je sens frissonner de plaisir les deux extrêmes – un ou deux « martyrs ».

Dans une histoire pas si éloignée sur le fond, qui s’est passée dans les eaux territoriales israéliennes, le Pape a déclaré : «  La violence génère un surplus de violence ». Ce serait bien que ceux qui brandissent si haut l’étendard du Vatican devant les militants LGBT fassent un peu plus de cas des paroles prononcées depuis le trône de Pierre.



[1] L’an dernier, alors que les mêmes manifestants pro-LGBT manifestaient devant Saint-Jean, le cardinal avait créé la surprise en invitant ces derniers à discuter. Il faut croire que cela n’a pas plu aux plus extrêmes d’entre eux ; alors qu’un dialogue avait été amorcé, pourquoi tout casser, si ce n’est justement parce qu’un adversaire avec lequel on ne discute pas – un cliché, en somme – est bien plus profitable en termes d’image médiatique qu’un partenaire avec lequel on avance ensemble ?

[2] Selon des sources autorisées, le cardinal Barbarin, à qui l’on rapportait les slogans chantés durant le kiss-in, a validé non sans humour l’un d’eux, hurlé par les pro-LGBT : « Deux planches, trois clous, Il l’a fait, pourquoi pas vous ? » « Celui-ci », a dit le cardinal, « je le valide, c’est le fondement de la foi chrétienne. »

Par Nystagmus - Publié dans : Société
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Mercredi 5 mai 2010 3 05 /05 /Mai /2010 18:50

Apparition-Medjugorje.jpg

Merci à Edmond Prochain pour le titre ;)

C’est une info qui, sans  passer tout à fait inaperçue, n’a guère provoqué de commentaires dans la presse généraliste. Le 17 mars dernier, le Vatican a confirmé la création d’une commission d’enquête sur les apparitions de Medjugorje. On comprend que l’info n’ait pas, en dehors du cercle assez réduit des pro- et anti-Medjugorje, soulevé l’enthousiasme des foules. Mais la création de cette commission est exemplaire de la façon dont Benoît XVI est décidé à s’attaquer à tout ce qui peut créer le scandale dans l’Eglise. On l’a vu avec la pugnacité dont il a fait preuve dans l’épouvantable dossier des Légionnaires du Christ, même au prix d’une tourmente telle que l’Eglise n’en avait pas connue depuis des années.

Petite parenthèse pour un rappel des faits. En juin 1981, six gamins de la petite ville de Medjugorje vont se cacher pour fumer (ce qu’ils ont reconnu sous serment). A leur retour, ils disent avoir vu une Dame (Gospa en croate). Les franciscains qui tiennent la paroisse les soutiennent. La nouvelle se répand. Les messages de la Dame, qui révèle être la Sainte Vierge, se suivent, bizarres, contradictoires, et pour tout dire bien peu orthodoxes. L’apparition incite en effet à désobéir à l’évêque, demande à ce qu’un chauffeur de taxi jette un mouchoir ensanglanté à la rivière pour éviter la fin du monde, manque faire tomber l’Enfant Jésus, etc. Les voyants se contredisent à maintes reprises. Des religieux qui les entourent sont convaincus de mensonge, voire pire (deux au moins ont eu des enfants). La totalité des mensonges, semi-vérités, bizarreries et bourdes théologiques de la Gospa ne tiendrait pas en 100 pages ; ceux qui veulent aller plus loin, consulteront avec profit l’excellent site de Michel Leblanc Vitam Impadere Vero.

Revenons-en plutôt à la commission, dont on peut consulter la liste exhaustive ici. Pourquoi est-elle exceptionnelle ? Tout d’abord parce qu’en matière d’apparitions, Rome ne se prononce jamais. Ou du moins pas avant l’ordinaire du lieu. En l’espèce, les évêques successifs de Mostar, Mgr Zanič tout d’abord puis son successeur Mgr Perić, ont dénié aux apparitions de la Gospa tout caractère surnaturel.

Ensuite, parce que la composition de cette commission est extrêmement intéressante si l’on y regarde de plus près. Un certain nombre de ses membres, en effet, à commencer par son président, ne croit pas aux apparitions de la Gospa.

Commençons justement par le président, Mgr Camillo Ruini. Cet ancien vicaire de Rome, ex-président de la Conférence ruini.jpgépiscopale italienne, est un fin politique. Estimé de Benoît XVI, il n’avait pas hésité à faire de la CEI une voix importante du débat politique italien. A la retraite depuis peu, il avait à plusieurs reprises manifesté de sérieuses réserves quant à l’authenticité des apparitions de Medjugorje, notamment lorsqu’il avait été chargé par le cardinal Ratzinger de trancher l’affaire de la Madone de Civitavecchia, une statue de la Gospa qui pleurait des larmes de sang. L’évêque du lieu avait alors réuni à la hâte une commission qui s’était prononcée en faveur du constat de supernaturalitate (i.e. « cause surnaturelle ») le 19 avril 1995, par sept voix pour, une voix contre et trois abstentions, dans une ambiance fort œcuménique (le maire communiste de cette petite cité, imaginant déjà les retombées économiques de l’affaire, avait offert de l’argent à l’église locale pour la construction d’une basilique), à peine assombrie par le fait que le sang sur la statue était masculin et que son propriétaire avait fait appel à la Cour constitutionnelle italienne pour s’assurer de son droit à ne pas faire les examens sanguins requis par l’évêque. Ratzinger, alors préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, avait décidé de casser la décision de supernaturalitate en créant à son tour une commission, présidée déjà par Ruini, qui a conclu à un constat de non-supernaturalitate.

On trouve également dans cette commission le cardinal Angelo Amato. Un autre fidèle de Benoît XVI avec lequel il a travaillé à la Congrégation pour la doctrine de la foi avant de devenir préfet de la Congrégation pour la cause des Saints. Il y remplace depuis 2008 un adversaire déclaré de Medjugorje, le cardinal Saraiva Martins (voir son interview ici), atteint par la limite d’âge. Mgr Amato est lui aussi extrêmement réticent devant les prétendues apparitions. En voici pour preuve l’instruction qu’il a donnée à la Conférence épiscopale de Toscane en 2007, où il invite les évêques toscans à diffuser la position de l’évêque de Mostar.

Parmi les autres cardinaux, le cardinal Julian Herranz, membre de l’Opus Dei, président émérite du Conseil pontifical pour les textes législatifs et président de la Commission disciplinaire de la curie romaine. On sait que l’Opus Dei, comme beaucoup de mouvements classés à droite de l’échiquier romain, n’est pas grandement fan de Medjugorje ; et le fait qu’un spécialiste de la discipline ecclésiastique soit compté dans la commission est assez révélateur. Surtout lorsque l’on sait que plusieurs franciscains proches des voyants, le père Tomislav Vlasic, le père Vego, le père Zovko, le père Prusina, ont été lourdement sanctionnés par l’Eglise ; le père Vlasic, par exemple, a été suspendu a divinis pour hérésie, schisme et actes scandaleux contra sextum (contre le 6e commandement) – en raison de l’enfant qu’il a eu avec une religieuse.

puljic.jpgDu côté des autorités locales, c’est le cardinal Vinko Puljic, archevêque de Sarajevo, président de la Conférence épiscopale de Bosnie-Herzégovine, qui siège à la commission, et non l’évêque de Mostar, Mgr Peric. Cela semble assez malin : le pauvre Mgr Peric a subi tant d’injures de la part des partisans de Medjugorje qu’une décision invalidant les apparitions apparaîtrait aussitôt, s’il était membre de la commission, comme l’œuvre de Satan au sein du Vatican. S'ajoute à ceci un point de droit: il ne peut être à la fois juge et partie. Quant à Mgr Puljic, il s’était plaint en 2004 de ce que les phénomènes de Medjugorje étaient « source de divisions dans l’Eglise » ; s’appuyant sur la décision de la Commission épiscopale bosniaque, qui avait dénié en 1991 tout caractère surnaturel aux apparitions, il affirmait en novembre dernier : « Le problème doctrinal du phénomène de Medjugorje est résolu, mais sa signification pastorale doit encore être pris en compte ».

Deux franciscains dans la commission. C’était incontournable : il est probable que l’affaire Medjugorje n’aurait jamais pris une telle ampleur sans la complicité des franciscains du lieu, en guerre ouverte contre les évêques successifs de Mostar depuis des années. Il faut savoir que la Bosnie a été pour une immense part évangélisée par les disciples de Saint François ; que ceux-ci y sont devenus une véritable élite économique et politique, et que lorsque Rome a nommé pour la première fois, en 1980, un évêque qui n’était pas issu de leurs rangs et qui a eu l’outrecuidance de demander à ce que les paroisses sous contrôle franciscain soient rendues au diocèse, ce fut un tollé et le début d’une guerre de tranchées entre le diocèse et les frères locaux. Les voyants de Medjugorje n’obtenant pas de soutien – bien au contraire – de la part de Mgr Zanic, ils s’allièrent aux franciscains rebelles et l’on vit la Gospa fustiger l’évêque et appeler à la désobéissance. Depuis, de nombreuses sanctions sont tombées sur les frères rebelles ; mais il aurait été de fort mauvaise politique d’écarter l’Ordre des frères mineurs de cette commission. On va voir que le choix des deux franciscains dans cette commission est loin d’être anodin.

  Tout d’abord, le père David Jaeger. Un spécialiste des dossiers ultra-sensibles. De nationalité israélienne, il a suivi pour le Vatican pendant des années le dossier ô combien épineux et complexe de l’application, toujours lettre morte à ce jour, de l’Accord fondamental entre le Saint-Siège et Israël.

Le deuxième franciscain est le père Zdzisław Józef Kijas. Encore un profil intéressant : recteur de l’Université pontificale de Théologie Saint-Bonaventure à Rome, il n’est membre de la Congrégation kijas.jpgpour la Cause des Saints que depuis janvier de cette année. Un mois de janvier riche en événements dans l’affaire qui nous intéresse ;  convocation du Cardinal Schönborn (voir infra) et volte-face aussi  subite qu’étrange du principal thuriféraire de la Gospa, René Laurentin. On peut se demander si cette nomination n’a pas été justement faite en vue de la création de la commission.

On le voit, cette commission ne paraît guère devoir s’occuper du caractère surnaturel ou non des apparitions ; la religion de ses membres semble faite, si j’ose dire. Ajoutez à cela que le pape actuel a lui-même réduit à l’état laïc le père franciscain Vlasic ; que le cardinal Schönborn, après une visite-surprise à Medjugorje, a été convoqué précipitamment à Rome (en général, pour des félicitations, on ne hâte pas les choses ainsi) ; que Benoît XVI alors cardinal Ratzinger, a fermement démenti (voir ici avec photocopie de la lettre originale) les histoires apocryphes qui courent sur une soi-disant vénération par lui-même ou son prédécesseur de la Gospa, et l’on voit que si Benoît XVI est bien décidé à s’attaquer au dossier Medjugorje, ce n’est probablement pas pour reconnaître les apparitions.

Il faut sans doute plutôt y voir la continuation d’une opération de purification d’un Benoît XVI décidément étonnant. Après s’être attaqué au dossier des intégristes, puis des Légionnaires du Christ, le voilà qui continue à lever un à un les dossiers sensibles. Et Dieu sait que celui-ci l’est. Parce que Medjugorje, ce n’est pas uniquement une affaire d’apparitions ou pas. C’est également une affaire de fruits.

« Les fruits de Medjugorje »… L’argument principal des défenseurs des apparitions. Des millions de pèlerins qui se rendent sur les lieux depuis 30 ans. Des conversions, des gens qui retrouvent le chemin de la prière et des sacrements. C’est indéniable. Ces gens-là ont droit à une parole claire de l’Eglise. Cette parole existe, depuis que l’évêque de Mostar suivi par la Conférence des évêques bosniaques a rendu son verdict. Mais les partisans de Medjugorje n’ont cessé de dénigrer ces décisions en arguant que c’était à Rome de trancher, et ils l’ont si bien fait que la voix des évêques locaux est devenue inaudible ou suspecte pour beaucoup. Aujourd’hui, beaucoup de pèlerins sincères sont persuadés que l’Eglise ne s’est pas prononcée. Il fallait donc que Rome se saisisse du dossier pour mettre un terme à la controverse.

Il faut aussi que l’Eglise puisse accompagner en discernement et en vérité les fidèles sur place. Ce qu’elle fait déjà – mais la tâche n’est pas aisée ; là-bas, vous pouvez assister aux « visions » des voyants, puis vous confesser à un prêtre qui pense que ces visions sont une supercherie. Et il y a l’implication d’une partie non négligeable du Renouveau charismatique à Medjugorje - partie totalement absente de la commission vaticane par ailleurs – qui pose un problème supplémentaire : on sait que beaucoup de communautés nouvelles ont le vent en poupe et voient affluer beaucoup de convertis. On le voit, la comparaison avec la gestion du dossier des Légionnaires du Christ (que Joachim Bouflet avait déjà faite)  n’est pas fortuite : un mouvement qui recrute énormément, qui suscite des vocations nombreuses, cela ne vaudrait-il pas la peine de fermer les yeux sur les irrégularités que l’on y constate ?

Et puis il y a tout un volet politique à cette affaire. Quand on sait que les pèlerinages à la Gospa constituent la principale source de devises étrangères de la Bosnie Herzégovine, on comprend pourquoi la commission vaticane comporte autant de diplomates et de fins politiques.

La commission a décidé de prendre son temps. On ne peut que l’en féliciter. Sortir de ce sac de nœuds ne se fera pas en quelques jours. Mais quand même… Quel début de pontificat. Chapeau Benoît XVI.

 

 

Par Nystagmus - Publié dans : Catholicisme
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Mercredi 21 avril 2010 3 21 /04 /Avr /2010 16:10

e52eb_marcial_maciel.jpgA lire ici et ici, sur le blog d'ex-légionnaires du Christ, une enquête fouillée du grand hebdomadaire américain National Catholic Reporter, sur la façon dont le fondateur des Légionnaires a arrosé un certain nombre de cardinaux de cadeaux pour échapper aux enquêtes canoniques, et comment seuls deux cardinaux de la Curie, le cardinal Laghi, préfet de la Congrégation pour l'Education Catholique, et le cardinal Ratzinger, ont toujours refusé ce qu'il faut bien appeler de la corruption. L'original pour les anglophiles et phones est . Du grand reportage.

Par Nystagmus
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Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /Avr /2010 17:46

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Il est de bon ton, lorsque l’on est chroniqueur dans un journal, de se démarquer de la tonalité des articles d’information par une certaine ironie. Histoire de montrer qu’on prend de la hauteur par rapport au sujet évoqué,  et que l’on invite à réfléchir au-delà de l’anecdote. C’est ce que tente de faire chaque jour Robert Solé, médiateur du journal,  à travers sa chronique dans Le Monde. L’exercice, souvent, ne décroche un sourire que forcé ; lorsqu’il propose par exemple de dissuader les Turcs d’adhérer à l’Union européenne en envoyant chez eux les « bandes braillardes et désordonnées, avec nos cannes à pêche, nos gros sabots et nos cocoricos » faire du tourisme. Dans cette chronique, il ne s’agissait bien évidemment pas de se prononcer contre l’adhésion de la Turquie à l’Europe ; il s’agit plutôt de suggérer que les Turcs, héritiers de la civilisation ottomane, seraient tout à leur place dans l’Union, au moins autant que ces affreux Français, qui ne sont que des crétins, c’est bien connu. D’ailleurs, personnellement, je ne me déplace jamais à l’étranger  que vêtue de braies gauloises, ma canne à pêche sous le bras et ma basse-cour portative, et je mets un point d’honneur à bramer dans les rues en parfaite rustaude.

Mais laissons-là cette chronique, un poil datée, et qui finalement ne fait que dérouler la doxa médiatique habituelle en matière d’adhésion de la Turquie à l’Union ; voyez-vous, Cohn-Bendit est pour, c’est dire si c’est trop cool. Venons-en plutôt à celle d’aujourd’hui, signée du même auteur. « Sous cloche », s’intitule-t-elle. Et elle démarre plutôt fort : par la citation du dernier rapport de Human Rights Watch sur la Somalie.

Un rapport que vous pouvez consulter en français ici et qui fait froid dans le dos. Il décrit comment les islamistes du mouvement Al-Chaabab mettent le pays en coupe réglée. Et comme à chaque fois qu’il s’agit de fous de Dieu, qu’ils soient musulmans ou pas, tout ce qui n’est pas eux est contre eux. Toute la population se retrouve sous leur joug, et tout le monde en bave, les chrétiens d’abord, mais aussi tout ceux dont l’Islam ne serait pas rigoureusement celui des combattants d’Al Chaabab.

Ce qui a marqué Robert Solé, ce ne sont pas ces femmes fouettées pour n’avoir pas porté l’abaya (la burqa locale), non pas d’ailleurs parce qu’elles seraient d’une autre religion, mais tout simplement parce qu’un tel vêtement est au-delà des moyens financiers d’une bonne partie de la population. Ce ne sont pas non plus ces hommes qu’on tue parce qu’ils cachent leurs enfants pour qu’ils ne soient pas enrôlés de force. Ce qui a marqué notre journaliste, ce sont les cloches. Les cloches de l’école que les islamistes ont interdites, de peur qu’elles n’évoquent celles des églises.

D’où la conclusion, en forme de pirouette, de Robert Solé : « En signe de représailles, la France, fille aînée de l'Eglise, pourrait évidemment bannir le croissant au petit déjeuner. Ou, mieux encore, supprimer tout zéro dans ses calculs, puisque la racine de ce mot - comme "chiffre" d'ailleurs - vient de l'arabe sifr. »

On comprend (ou on croit comprendre) la volonté de l’auteur en établissant un tel parallèle : répondre à une mesure stupide par une autre mesure stupide. Mais comment dire ? Un sentiment de malaise m’a saisie à la lecture de cette chronique. Car il ne s’agit pas que de symboles. Il s’agit de vies humaines. Et pour partie, de vies chrétiennes. Pour moi, ça ne change pas grand-chose : une vie est une vie. Mais c’est comme si, pour Robert Solé, la liberté religieuse était équivalente à un bien de consommation comme le croissant. Et au final, j’ai le sentiment que ce sont moins les islamistes somaliens qui sont visés, mais « la France-fille-aînée-de-l’Eglise », cette France aux racines chrétiennes, qui se trouve mise sur le même plan que la Somalie islamiquement pure dont rêve Al-Chaabab. Comme si le fait de penser que l’histoire de la France est intimement, intrinsèquement, ontonlogiquement liée au christianisme relevait d’une volonté d’en expurger tout ce qui n’est pas chrétien. Je suis fière de la France fille aînée de l’Eglise, et fière de la République française. Mon héritage ne fait pas de moi une nostalgique. Je suis fière de ses racines comme de ses rameaux. En fin de compte, peut-être est-ce là ce qui me sépare de Solé : je ne sacrifie pas à cette haine de soi tellement à la mode de nos jours.

Et je retourne lire le rapport de Human Right Watch pour essayer d’apprendre et de comprendre, puisqu’il ne faut manifestement pas compter sur Le Monde pour m’aider à le faire.

 

 

Par Nystagmus - Publié dans : Société
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