Lundi 19 avril 2010 1 19 /04 /Avr /2010 17:46

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Il est de bon ton, lorsque l’on est chroniqueur dans un journal, de se démarquer de la tonalité des articles d’information par une certaine ironie. Histoire de montrer qu’on prend de la hauteur par rapport au sujet évoqué,  et que l’on invite à réfléchir au-delà de l’anecdote. C’est ce que tente de faire chaque jour Robert Solé, médiateur du journal,  à travers sa chronique dans Le Monde. L’exercice, souvent, ne décroche un sourire que forcé ; lorsqu’il propose par exemple de dissuader les Turcs d’adhérer à l’Union européenne en envoyant chez eux les « bandes braillardes et désordonnées, avec nos cannes à pêche, nos gros sabots et nos cocoricos » faire du tourisme. Dans cette chronique, il ne s’agissait bien évidemment pas de se prononcer contre l’adhésion de la Turquie à l’Europe ; il s’agit plutôt de suggérer que les Turcs, héritiers de la civilisation ottomane, seraient tout à leur place dans l’Union, au moins autant que ces affreux Français, qui ne sont que des crétins, c’est bien connu. D’ailleurs, personnellement, je ne me déplace jamais à l’étranger  que vêtue de braies gauloises, ma canne à pêche sous le bras et ma basse-cour portative, et je mets un point d’honneur à bramer dans les rues en parfaite rustaude.

Mais laissons-là cette chronique, un poil datée, et qui finalement ne fait que dérouler la doxa médiatique habituelle en matière d’adhésion de la Turquie à l’Union ; voyez-vous, Cohn-Bendit est pour, c’est dire si c’est trop cool. Venons-en plutôt à celle d’aujourd’hui, signée du même auteur. « Sous cloche », s’intitule-t-elle. Et elle démarre plutôt fort : par la citation du dernier rapport de Human Rights Watch sur la Somalie.

Un rapport que vous pouvez consulter en français ici et qui fait froid dans le dos. Il décrit comment les islamistes du mouvement Al-Chaabab mettent le pays en coupe réglée. Et comme à chaque fois qu’il s’agit de fous de Dieu, qu’ils soient musulmans ou pas, tout ce qui n’est pas eux est contre eux. Toute la population se retrouve sous leur joug, et tout le monde en bave, les chrétiens d’abord, mais aussi tout ceux dont l’Islam ne serait pas rigoureusement celui des combattants d’Al Chaabab.

Ce qui a marqué Robert Solé, ce ne sont pas ces femmes fouettées pour n’avoir pas porté l’abaya (la burqa locale), non pas d’ailleurs parce qu’elles seraient d’une autre religion, mais tout simplement parce qu’un tel vêtement est au-delà des moyens financiers d’une bonne partie de la population. Ce ne sont pas non plus ces hommes qu’on tue parce qu’ils cachent leurs enfants pour qu’ils ne soient pas enrôlés de force. Ce qui a marqué notre journaliste, ce sont les cloches. Les cloches de l’école que les islamistes ont interdites, de peur qu’elles n’évoquent celles des églises.

D’où la conclusion, en forme de pirouette, de Robert Solé : « En signe de représailles, la France, fille aînée de l'Eglise, pourrait évidemment bannir le croissant au petit déjeuner. Ou, mieux encore, supprimer tout zéro dans ses calculs, puisque la racine de ce mot - comme "chiffre" d'ailleurs - vient de l'arabe sifr. »

On comprend (ou on croit comprendre) la volonté de l’auteur en établissant un tel parallèle : répondre à une mesure stupide par une autre mesure stupide. Mais comment dire ? Un sentiment de malaise m’a saisie à la lecture de cette chronique. Car il ne s’agit pas que de symboles. Il s’agit de vies humaines. Et pour partie, de vies chrétiennes. Pour moi, ça ne change pas grand-chose : une vie est une vie. Mais c’est comme si, pour Robert Solé, la liberté religieuse était équivalente à un bien de consommation comme le croissant. Et au final, j’ai le sentiment que ce sont moins les islamistes somaliens qui sont visés, mais « la France-fille-aînée-de-l’Eglise », cette France aux racines chrétiennes, qui se trouve mise sur le même plan que la Somalie islamiquement pure dont rêve Al-Chaabab. Comme si le fait de penser que l’histoire de la France est intimement, intrinsèquement, ontonlogiquement liée au christianisme relevait d’une volonté d’en expurger tout ce qui n’est pas chrétien. Je suis fière de la France fille aînée de l’Eglise, et fière de la République française. Mon héritage ne fait pas de moi une nostalgique. Je suis fière de ses racines comme de ses rameaux. En fin de compte, peut-être est-ce là ce qui me sépare de Solé : je ne sacrifie pas à cette haine de soi tellement à la mode de nos jours.

Et je retourne lire le rapport de Human Right Watch pour essayer d’apprendre et de comprendre, puisqu’il ne faut manifestement pas compter sur Le Monde pour m’aider à le faire.

 

 

Par Nystagmus - Publié dans : Société
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Commentaires

Il faut vraiment être journaliste ou blogueur pour écrire encore et encore quand les mots ont tout dits et rien du tout ?

Stop...

Commentaire n°1 posté par Antoine le 20/04/2010 à 19h11

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